Mont Roland, sanctuaire marial à la frontière du comté et du duché de Bourgogne

 La chapelle Notre-Dame de Mont Roland apparaît dans l’histoire en 1089 comme dépendance du prieuré de Jouhe relevant de l’abbaye de Baume-les-Messieurs (dans une bulle du pape Urbain II confirmant les biens de cette abbaye); elle est située sur une colline au nord de Dole, ancienne frontière entre le comté de Bourgogne et le duché. De faible altitude (343 m), elle domine d’une centaine de mètres un vaste paysage qui va des hauteurs du massif du Jura à l’est aux plaines de la Saône à l’ouest et au nord. Elle apparaît comme un trait d'union entre les deux Bourgognes.

Une légende et une histoire très anciennes

Le nom de cette colline, Mont Roland, dont on ignore la provenance, a créé une légende qui se colporte depuis le Moyen Age et dont on trouve encore la trace au XIX° siècle dans le discours d’un éminent ecclésiastique : elle serait ainsi nommée parce que le neveu de Charlemagne serait venu prier dans une chapelle fondée par saint Martin de Tours.

Un mandement de Philippe le Bon duc de Bourgogne daté du 27 mars 1441 évoque «  un lieu de grande et ancienne dévoction…  la chapelle dudit Montroland a été beniste et dédiée par saint Martin lors évesque de Tours en l'honneur de la benoiste et glorieuse Vierge Marie mère de Dieu » . Mais il dit aussi quelques lignes plus loin «  qu’ icelle chapelle et prieuré aient été fondez très longtemps, et tant par feu Roland jadiz pers de France, comme par nos devanciers et prédécesseurs » .

Au XVIIe siècle le bénédictin Dom Gody, qui a été moine à Jouhe parle du passage de saint Martin et des dévotions que serait venu faire le preux paladin.

En 1872 quand, après la défaite de la France, se tient un pèlerinage dans le sanctuaire pour galvaniser les Français en vue de la revanche, le prélat dans son homélie évoque les heures glorieuses « Voici Roland, attiré par le bruit des miracles qui s’opèrent sur la montagne. Il fonde un monastère à côté de l’antique chapelle fondée par saint Martin » .

A la limite entre les deux Bourgognes, un sanctuaire de proximité

 


 

gravure de Pierre de Loisy, figurant en frontispice de l' édition de "histoire de l'antiquité et des miracles de Notre-Dame de Mont Roland" de dom Gody, Dole 1651. Ouvrage de la Bibliothèque municipale de Besançon.

Sanctuaire des deux Bourgognes, la chapelle a été fréquentée et dotée par les ducs et comtes de Bourgogne ainsi que par les familles seigneuriales pendant des siècles.
Dom Gody décrit les trésors qu’elle contient au début du XVIIe siècle : des drapeaux de guerre, dont celui donné par le baron de Mont-Justin après la bataille de Lépante. L’ont y voyait encore, dit-il, parmi les dons et présents divers, une fort belle couronne toute de fin or donnée par l’un des ducs de Bourgogne, ainsi que des calices, couronnes et coeurs d’argent, chaînes d’or et d’agates.

On voit à cette époque la statue de Roland, le très fameux Prince et fondateur, représenté en homme d’armes.

De sources diverses on peut déduire que le sanctuaire était également un lieu de dévotion populaire aux XVe et XVIe siècles : le mandement de Philippe le Bon, cité plus haut, a pour objet de mettre fin aux pratiques malhonnêtes de certains marchands de cierges qui vendent leurs chandelles à un prix que ne justifie pas leur qualité. A la demande du prieur de Jouhe, il institue un strict règlement pour garantir « quelle quantité de chandeilles de cire que l’on vendra dorénavant et selon le commun pris que la cire vaudra en notredit conté de Bourgoigne ». On peut supposer que les pèlerins qui se font gruger à la porte de la chapelle n’appartiennent pas à la couche sociale supérieure de la province.

Au XVe siècle, le sanctuaire était géré par une Confrérie Notre-Dame dont Jacky Theurot a montré l’importance à partir de ses statuts et des actes de donations des confrères entre 1413 et 1471. Ces derniers étaient originaires de Dole et des villages alentours dans un rayon d’une quinzaine de km. Rien n’indique qu’ils sont des notables. Les prescriptions imposent aux confrères et consoeurs « quatre fois l’an, à savoir le jeudi des Quatre-Temps,tous les confrères de ladite confrérie, abandonnant toute légitime excuse, devront et seront tenus se rassembler dans la dite église de Mont Roland et d’y assister aux offices quotidiens des messes solennelles ». Les statuts prévoient même que « les confrères seront tenus une fois dans l’année au moins, à savoir au moment de la Pentecôte, au lieu dit Mont Roland de prendre leur repas tous ensemble et de s’accorder une récréation sobrement et sans grands frais, et pour éviter les excès, les dits confrères auront et recevront dans ce grand et splendide festin, de la viande de mouton, des saucisses avec de la bière, du bon vin de qualité, sans recours aux autres mets ».

Ces rendez-vous rituels des confrères venant en procession avec leurs bannières et comme le prévoit le règlement de la confrérie, sous la conduite de leurs curés référents, expliquent d’une part pourquoi l’abbé Gauthey a évoqué les pèlerinages à date fixe des villages alentours, et justifient que Alphonse Rousset ait remarqué pour l’année 1550 dans les comptes des cabarets installés près du sanctuaire, que chacun d’eux « vendait pour plus de 500 francs de pain, vin et viande le jour de l’assomption ». Enfin Henri Hours a noté dans les comptes de la paroisse de Petit-Noir (distante d’environ 25km) des dépenses faites en 1577 à l’occasion d’une  procession générale  faite jusqu’au sanctuaire.

Ces dévotions ont été interrompues par la guerre, dite, en Franche-Comté, de Dix Ans, correspondant à la première décade de la guerre de Trente Ans.

Notre Dame de Mont Roland protectrice de la ville de Dole

En 1635,  la France déclare la guerre à l’Espagne et s’empresse d’envahir la Franche-Comté sous suzeraineté espagnole. L’effort de guerre de Richelieu et du prince de Condé qui conduit la campagne au nom du roi de France se porte sur Dole, la capitale. La ville subit un siège très dur et résiste héroïquement, entraînée par l’évêque de Besançon Ferdinand de Rye venu s’enfermer dans la cité et par les parlementaires dont Jean Boyvin. Celui-ci fait le récit des événements : les Suédois, alliés des Français, campent sur le Mont Roland et vandalisent le sanctuaire. «  L’église, dit-il, fut abandonnée à la rage des Suédois et autres hérétiques de l’armée assiégeante, ennemis jurés du saint nom de la Vierge. L’image miraculeuse de Notre-Dame, qui était restée plus de six cents ans en grande vénération, fut abattue et foulée aux pieds, couchée et abouchée sur sa face, parmi les ordures des hommes et des chevaux. Le prince de Condé l’envoya relever et la fit porter au couvent des Pères capucins d’Auxonne »  (en terre française depuis 1493 où elle reste malgré les réclamations des dolois après la levée du siège). « Ceux de Dole, dit Jean Boyvin, ont trouvé merveilleusement rude qu’on ait refusé de rendre à ses anciens et légitimes possesseurs… la glorieuse Mère de Dieu que les Dolois ont choisi pour protectrice ». Tout se termine par la levée du siège le 14 août 1636 après trois mois de résistance.

Durant ces dix ans de guerre, la colline de Mont Roland reste déserte. A partir de 1644 la vie conventuelle reprend, le monastère et la chapelle se relèvent. Mais il a fallu de longues négociations, et l’intervention de Louis XIV sollicitée par les princes espagnols, pour que la précieuse statue revienne dans sa chapelle.

La vierge miraculeuse n’est ramenée en effet qu’en 1649, escortée par une procession partie d’Auxonne et accueillie par les dolois venus à sa rencontre, dit Dom Gody : « Après la messe célébrée à tous les autels il fallut deux ou trois heures pour donner à baiser aux fidèles la sainte relique ». Jusqu’en 1790 « la fête du Retour de la Sainte Image » fut célébrée chaque 28 septembre.

Au retour de la Vierge, des « faveurs miraculeuses » pour les pèlerins

Dom Gody rapporte en 1650 que la ferveur des pèlerins fut récompensée par des guérisons spectaculaires. Un rapport de ces événements a été fait par le révérend père Marc Le Doux, co-recteur du couvent des Minimes de Dole et par le chanoine Millet, procureur fiscal et général de la Cour épiscopale, députés pour enquêter par Claude d’Achey, archevêque de Besançon. Des procès verbaux des récits des témoins entendus sous serments sont établis. Il s’en est suivi un acte daté du 1er novembre 1650, signé de Marc de Valimbert, vicaire général du diocèse : Après vérification des miracles il permit qu’ils fussent publiés pour tels, prêchés et mis en lumière (Dom Gody, retranscrit l’acte en latin et sa traduction en français).

En voici un résumé : cinq miracles ont été reconnus par les autorités ecclésiastiques qui s’appuient sur les instructions du concile de Trente pour justifier de « faire tenir ces merveilles pour vrais miracles et les publier comme tels ». Dom Gody  les présente dans l’ordre chronologique où ils sont survenus. Il en relate en détails les circonstances, le nom des déclarants et des témoins des 5 miracles. En reprenant sa propre présentation nous retiendrons seulement les principaux éléments :

1er miracle : Nicolas Lageot âgé d’environ 9 ans, après une chute « devint bossu en la poitrine et au dos avec une difficulté notable de respirer et impuissance de marcher. Le lendemain du retour de la Sainte Image, jour de la procession solennelle, le père amène son fils, offre un flambeau. Il commence à respirer et à marcher librement ».

2e et 3e miracles : les bénéficiaires sont des religieuses cisterciennes du Monastère des Dames d’Ounans de Dole. L’abbesse sœur Anne de Crécy déclare et certifie avoir été affligée d’un bourdonnement d’oreille depuis environ 30 ans. Dans la nuit du 3° au 4° jour après le 28 septembre 1649, elle invoque Notre Dame de Mont Roland et à l’instant le bourdonnement cesse. Déclaration en a été faite le 23 octobre 1649.
L’abbesse atteste que Barbe Baret, sœur converse aux Dames d’Ounans «  par quelque accident s’offensa de la matrice de telle sorte qu’elle demeura 11 jours avec de notables incommodités et ne pouvait lever les bras sans entrer en défaillance…elle était contrainte de demeurer au lit. Le mardi 12 octobre 1649 elle se ceignit autour du corps un linge qui avait touché la statue. En un quart d’heure elle est guérie et se remet à son travail ».

4e miracle : Claudine Patornay était « affligée depuis sept mois de fièvres et de défluxion au sein sans guérison malgré divers coup de lancette » . Deux jours après le retour de l’Image miraculeuse, elle commence une neuvaine et guérit au bout du 5e jour pendant la messe. Déclaration est faite le 22 octobre 1649.

5e miracle : les déposantes sont Anne Françoise de Pra, supérieure du Couvent de la Visitation de Dole, et sœur Marie Françoise Marlet infirmière. Toutes deux sous serment disent que sœur Marie Claude Maillot était « incommodée de grandes débilités de tout le corps ». Fin juin 1649 « elle doit s’aliter, a des accès de fièvre, convulsions, avec crainte qu’elle perde l’esprit ». Elle fait vœu d’une neuvaine à Notre Dame de Mont Roland et « après avoir avalé de l’huile de la lampe qui éclairait devant l’Image miraculeuse », elle se trouva guérie. Déclaration faite le 27 août 1650.

Ces dépositions ont été confirmées par M. Caseau, Professeur en médecine à l’université de Dole. Dom Gody rapporte d’autres guérisons miraculeuses survenues avant et après celles faisant l’objet de l’enquête de l’archevêché. Mais Mgr d’Achey « défendit que l’on publiât de nouveaux miracles sans sa permission. Les pèlerinages ont continué jusqu’à la Révolution, pourtant la ferveur semble avoir diminué. En effet en 1746 le prieur Dom Anselme Grand dit « qu’il cherche à  ranimer l’ancienne dévotion que le public avait autrefois envers l’auguste Marie, dont on conserve l’image miraculeuse dans cette maison ». A la suppression des congrégations en 1792 les moines quittent le Mont Roland. Les habitants de Jouhe prennent l’initiative de venir chercher la statue pour la déposer dans leur église. Elle y reste pendant toute le Révolution sans aucun dommage. Les bâtiments conventuels et ceux du sanctuaire tombent en ruine, et servent de carrière.

A partir de 1851 les jésuites font construire une nouvelle chapelle qui est terminé en 1870. La dédicace à Notre-Dame de Mont Roland est conservée, avec une statue moderne. L’ église paroissiale de Jouhe garde la statue des origines, classée comme étant du XI° siècle et la plus ancienne vierge romane du département.

Cependant en 1854 les dolois en grand péril ont demandé secours à l’antique statue : L. Jeannez, procureur impérial à Lons-le-Saunier, membre du Conseil Général du Jura a relaté l’événement dans Notes historiques sur Notre-dame de Mont Roland, Lons-le-Saunier, 1856. Alors que l’épidémie de choléra sévit, Monseigneur Mabile, évêque de Saint-Claude dont relève à présent le Jura, vient à Dole le 8 août et décide que « le lendemain se ferait une procession dans les rues de la ville et qu’on irait chercher la statue de Notre-Dame à Jouhe » Mais les paroissiens de Jouhe, craignant qu’elle ne revienne pas, refusent de la laisser partir. Sur promesse personnelle de l’évêque, ils consentent à l’apporter eux-mêmes aux portes de la ville à condition qu’elle revienne le lendemain. Il en est fait ainsi avec la participation de tous les corps constitués de la ville et de la foule des dolois. Le soir de l’arrivée une procession solennelle est faite dans l’église collégiale et « Pour la première fois depuis 3 semaines aucun prêtre ne fut appelé pour administrer les derniers sacrements aux malades ». Le jour suivant, avec la même pompe, la statue revient à Jouhe.

Notre-Dame de Mont Roland, lieu de mémoire

Dans le sanctuaire du XIXe siècle, de nombreux ex-voto témoignent de la continuité de la ferveur des pèlerins. Une fête religieuse appelée pèlerinage est encore organisée chaque 2 août mais, curieusement, l’existence de la statue de Jouhe est peu connue, comme si le lieu comptait davantage que l’objet à vénérer. Dans les bâtiments qui jouxtent la chapelle s’est installé un centre de rencontres où sont organisées des sessions de réflexion spirituelle, de formation chrétienne et des retraites.

Le site est également très apprécié comme lieu de promenade et de détente. Il a été récemment réaménagé dans ce but grâce à des crédits européens. La colline est donc encore un lieu très fréquenté par les habitants de Dole et des communes environnantes, qu’elles soient sur les départements de la Côte d’Or (région Bourgogne), ou du Jura (Franche-Comté) : la tradition se poursuit, on y vient toujours des deux Bourgognes.

 

Gilberte Genevois